10
— J’arrive de chez le vizir, annonça Amonked.
La cour était déserte à cette heure matinale, hormis Bak et deux Medjai aux paupières lourdes de sommeil. Assis devant le foyer froid, ils mangeaient du pigeon, reste des agapes de la veille, et trempaient leur pain sec dans du lait. Le chien d’Hori buvait à coups de langue rapides de l’eau dans une écuelle. La plupart des hommes dormaient pour se remettre des excès de la nuit.
Amonked approcha un tabouret et s’assit auprès de Bak.
— Je l’ai convaincu que le meurtre de Marouwa et ceux du domaine sacré ont fort bien pu être commis par le même homme. En apprenant qu’une de tes pistes mène à Pentou, il a jugé que tu devais enquêter sur l’entourage du gouverneur.
Bak étouffa un bâillement. Ne pouvant poursuivre ses investigations après s’être entretenu avec Irenena, il avait profité de cette liberté inespérée pour aller en ville, avec Psouro, se donner un peu de bon temps. Ils avaient trouvé ce qu’ils cherchaient. Amonked avait été bien près de le surprendre encore endormi sur sa natte.
— Dois-je découvrir qui a causé le rappel de Pentou, ou ne suis-je supposé chercher qu’un assassin potentiel parmi eux ?
L’ombre d’un sourire passa sur les lèvres d’Amonked.
— La découverte du traître serait un avantage supplémentaire, m’a dit le vizir.
— Mais il n’a pas donné l’instruction formelle d’identifier la vipère ? insista Bak, contrarié.
— Il s’est borné à le suggérer, cependant je ne vois pas la nécessité d’ennuyer Pentou avec cette nuance insignifiante.
— On n’a jamais rien prouvé, se défendit Pentou, qui passa ses doigts dans ses cheveux blancs, trahissant son désarroi. On a usé de moi avec cruauté. Accuser ainsi un homme, l’arracher à sa fonction quand il se sait compétent… C’était excessif. Tout à fait excessif.
Amonked échangea un coup d’œil avec Bak, qui se tenait face à l’estrade où, ce matin-là, le gardien des greniers d’Amon avait été invité à s’asseoir avec le gouverneur de This.
— Aucune accusation personnelle n’a été portée contre toi.
— Accuser un membre de mon entourage, c’est ternir mon renom.
Amonked tourna un peu son fauteuil de sorte à mieux observer Pentou. L’estrade occupait l’extrémité de la salle d’audience, qui, quatre jours plus tôt, résonnait du joyeux brouhaha du festin. Un serviteur avait placé un tabouret pliant devant l’estrade à l’intention de Bak, mais il préférait rester debout plutôt que de s’abaisser au niveau des genoux des deux nobles.
— En quels termes t’a été signifié ton rappel ? voulut savoir Amonked.
— On ne m’a donné aucune raison, répondit Pentou d’un ton amer. Il m’a fallu attendre de me présenter au palais pour qu’on me fournisse une explication. Et encore, une mauvaise.
La voix d’Amonked devint dure, presque brutale.
— Quelqu’un, dans ta maison, conspirait contre le roi du Hatti. N’était-ce pas une raison suffisante pour te rappeler ?
Une expression obstinée se peignit sur les traits du gouverneur.
— Je refuse de croire qu’un de mes proches soit coupable d’un acte aussi odieux.
— L’information est parvenue à notre souveraine d’une source non officielle, par l’entremise du marchand hittite Marouwa. Plus tard, ton successeur a vérifié le bien-fondé de cette accusation au plus haut niveau du pouvoir à Hattousas.
Les lèvres serrées, Pentou contint son indignation.
— Pardonne-moi, gouverneur, intervint Bak. Mais as-tu cherché à connaître la vérité ? As-tu questionné ceux qui t’avaient accompagné dans la capitale hittite ?
— Oui, chacun d’entre eux. Tous ont nié.
— Et tu les as crus…
— Ce sont des hommes d’honneur, lieutenant.
Bak s’interrogea sur l’aveuglement apparent du gouverneur. Était-il à ce point confiant, ou les savait-il innocents pour la bonne raison qu’il était le coupable ? Amonked tenait sa loyauté pour acquise, mais peut-être se trompait-il.
— Qui t’accompagnait, au juste ? demanda l’intendant pour le profit de Bak, lui-même connaissant déjà toute l’affaire.
Le gouverneur répondit avec réticence :
— Mon secrétaire Netermosé, mon intendant Pahourê et mon ami Sitepehou, qui était à l’époque mon scribe en chef.
— Ton épouse t’avait suivi, n’est-ce pas ? interrogea Bak.
Pentou poussa un soupir excédé.
— Oui, ainsi que sa sœur, Meret. Nous avions aussi avec nous une dizaine de domestiques, essentiels à notre confort sur cette terre aux coutumes étranges et aux goûts culinaires épouvantables. À quoi sert cet interrogatoire ? demanda-t-il d’une voix dure à Amonked. Pourquoi faire resurgir une affaire enterrée depuis longtemps, et qui m’est désagréable au possible ?
Amonked descendit de l’estrade pour se camper à côté de Bak, l’investissant du poids de son autorité.
— Marouwa a été assassiné.
Pentou laissa échapper un rire amer.
— Viens-tu me demander de le pleurer ?
— Il y a quelques mois, avant de partir pour Hattousas, il confia à une proche personne qu’il comptait dénoncer le traître qui se cache parmi ton entourage. À son retour, il n’avait pas posé le pied sur la bonne terre noire de cette cité qu’il était égorgé. Il me semble improbable que les deux faits soient sans rapport. Le vizir abonde dans mon sens. Il a ordonné au lieutenant Bak d’enquêter sur les circonstances qui ont provoqué ton rappel, en interrogeant les membres de ta maison.
— L’identité du traître – à supposer qu’il existe – est-elle encore si importante ? À l’époque, on avait jugé bon de fermer les yeux.
— Cette ingérence dans la politique du Hatti constituait une menace pour le roi et risquait de causer la rupture de toutes relations entre nos deux pays. Une affaire gravissime, susceptible, à terme, de déclencher une guerre.
— Rien de la sorte n’est arrivé.
— Parce que le roi hittite, avec bon sens, a considéré que Maakarê Hatchepsout ignorait ce complot, et l’en a informée en dehors du protocole. Et parce que la reine a réagi sans tarder.
Du regard, Amonked défia Pentou de le contredire. Le gouverneur resta muet.
— Le lieutenant Bak sera placé sous mon autorité directe. Quant à moi, je rendrai compte de ses résultats au vizir.
L’implication était claire : l’affaire était suivie par le personnage le plus puissant du royaume après la reine, et Pentou n’avait d’autre choix que de coopérer, en traitant Bak avec la même déférence qu’Amonked. Le gouverneur se laissa aller contre le dossier de sa chaise et demanda d’un air sombre :
— Quels sont tes désirs, lieutenant ?
— Je souhaite parler aux membres de ta maison, en commençant par Netermosé, Pahourê et Sitepehou, chacun d’eux en privé. Auparavant, expose-leur la mission dont je suis chargé et encourage-les à m’apporter leur concours.
Un serviteur partit chercher les trois hommes qui avaient accompagné Pentou à Hattousas. Amonked venait de prendre congé.
— Connaissais-tu Marouwa, gouverneur ?
Pentou se rembrunit au seul nom du marchand.
— Je n’avais jamais entendu parler de lui avant d’apprendre, en me présentant à Ouaset, que je lui devais en partie mon retour précipité.
— Ne venait-il jamais te trouver, à Hattousas ? Il était pourtant tenu de solliciter un laissez-passer auprès de toi, chaque fois qu’il voulait voyager dans notre pays.
— Sitepehou réglait ces questions de routine.
Bak n’avait aucune raison d’en douter.
— As-tu beaucoup de relations avec le domaine d’Amon ?
— Dans les rares occasions où je viens à Ouaset, je rencontre le grand prêtre et quelques-uns de ses assistants lors de diverses cérémonies. Sauf pendant la Belle Fête d’Opet, où ils ont tant à faire. Mais qu’est-ce que ma vie sociale a à faire avec la mort de ce misérable marchand hittite ?
— Connaissais-tu le scribe Ouserhet ou le prêtre Meri-amon ?
— Tu veux parler des deux hommes assassinés à l’intérieur de l’enceinte sacrée ?
Bak ne fut pas surpris que le gouverneur soit au courant. La nouvelle d’un meurtre dans le domaine du dieu ne pouvait passer inaperçue. S’agissant de deux meurtres, la rumeur avait dû se répandre à travers Ouaset avec la vitesse de l’éclair.
— Pourquoi les connaîtrais-je ? s’indigna Pentou. Crois-tu que je connaisse tous ceux qui ont été tués dans cette ville depuis que nous avons débarqué au port ?
— Cette terrasse devrait offrir assez de tranquillité, lieutenant.
Pahourê, image parfaite du fonctionnaire efficace, conduisit Bak à l’ombre d’un portique, sur le toit d’une dépendance jouxtant le nord de la demeure, qui comptait deux étages. Des arbustes en pots et des plantes fleuries offraient une profusion de couleurs et embaumaient l’air d’une fragrance sucrée. Une très jeune servante se hâtait derrière les deux hommes, chargée d’un panier contenant plusieurs cruches de bière et un paquet bosselé, enveloppé de lin blanc.
Bak s’installa sur un des tabourets disposés le long du portique et l’intendant s’assit à côté de lui. La servante approcha une table basse, y plaça le panier et déploya l’étoffe immaculée pour révéler des petits pains ronds qui exhalaient une odeur de levain.
— Tu comprends bien ma mission ? demanda Bak quand la fille fut partie.
— Pentou n’a laissé planer aucune équivoque.
Bak se servit une miche tiède ; des morceaux de datte perçaient la croûte dorée.
— Connaissais-tu le marchand Marouwa ?
Pahourê haussa les épaules.
— Cela se peut, mais je n’en ai pas souvenir.
Il brisa le bouchon d’une cruche et la tendit à Bak. Son air sérieux montrait qu’il mesurait la gravité de la question.
— Tu dois comprendre, lieutenant, que je rencontrais une multitude de gens à Hattousas, dans l’accomplissement de mes devoirs. Comme plusieurs années ont passé depuis notre retour, j’ai oublié beaucoup d’entre eux, surtout ceux que je n’ai fait que croiser.
Il mastiqua une bouchée de pain et la fit descendre à l’aide d’une bonne rasade de bière.
— De plus, Sitepehou gérait les questions officielles, tandis que mes tâches concernaient l’intendance de la maison. En temps normal, j’avais affaire aux marchands de la ville, auprès desquels je me procurais la nourriture, les vêtements, les meubles nécessaires à notre vie quotidienne.
Bak observa l’homme assis devant lui. Les épaules de Pahourê, larges et musclées, dégageaient une impression de force qui contrastait avec son petit ventre rond. Ses manières étaient agréables, un peu obséquieuses, pourtant Sitepehou avait laissé entendre que l’intendant obtenait en général ce qu’il voulait. Ce dernier trait de caractère devait être utile, lorsqu’on avait atteint un tel poste de confiance auprès d’un gouverneur de province ou d’un ambassadeur.
— Je vais te décrire Marouwa, dit Bak.
L’ayant écouté, Pahourê parut loucher le long de son nez, qu’il avait fort grand.
— J’ai vu beaucoup d’hommes qui lui ressemblent, au Hatti.
Bak ignora cette tentative subtile pour le remettre à sa place, craquelure inattendue dans la façade de respect et de déférence que présentait l’intendant.
— Passes-tu beaucoup de temps dans le domaine d’Amon ?
Pahourê eut un sourire fugitif.
— Je ne me rappelle pas quand j’y suis entré pour la dernière fois. Je viens peu dans cette ville, et, quand c’est le cas, d’autres occupations plus pressantes me retiennent.
— As-tu déjà rencontré un scribe nommé Ouserhet ou un jeune prêtre, Meri-amon ?
— N’est-ce pas eux qu’on a retrouvés morts dans l’enceinte sacrée ?
Bak les décrivit de son mieux, puis redemanda :
— Les as-tu rencontrés, Pahourê ?
— J’ai rencontré bien des hommes semblables, lieutenant. Ils passent par This, présentent leurs respects à Pentou et à Sitepehou ; quelquefois, ils restent même pour la nuit. Je ne parviens guère à les distinguer les uns des autres et j’oublie toujours leur nom.
Avec ténacité, Bak posa une autre question pour laquelle il attendait une réponse aussi peu satisfaisante.
— Connais-tu un Hittite nommé Zouwapi ?
— Zouwapi ? répéta Pahourê, qui attira le panier vers lui et choisit une miche à la croûte constellée de grains de sésame. Je devrais me rappeler un nom qui roule si mal sur la langue.
« Est-ce un oui ou un non ? » s’interrogea Bak.
— Il fait commerce d’articles de luxe : lin fin, ustensiles de bronze, huiles aromatiques qu’il exporte de Kemet pour les vendre dans les pays du Nord. Des objets qui font défaut dans une cité lointaine, aux us étranges.
— Ah, oui ! dit l’intendant en souriant. De petites choses pour les dames. Je lui ai acheté à plusieurs reprises des étoffes et des parfums pour mes maîtresses. Des articles difficiles à trouver à Hattousas. En vérité, ce marchand-là était un présent des dieux.
Heureux d’avoir enfin une réponse, et positive de surcroît, Bak persévéra :
— Pourrais-tu me le décrire ?
Pahourê sembla déconcerté.
— Il est très quelconque, très… hittite.
— Est-il grand ou petit ? interrogea Bak, s’efforçant de ne pas montrer son irritation. Possède-t-il le moindre trait distinctif ?
— Pas que je me souvienne.
Bak avait l’impression d’essayer de percer du granit avec un coin émoussé.
— Dans tes tractations avec lui, ou dans ce que tu sais de sa réputation, quelque chose t’incite-t-il à douter de son honnêteté ?
— Il était dur en affaires et exigeait le prix fort. Mais il trouvait en moi un adversaire de taille, dit Pahourê avec un rire fat. Nos négociations se concluaient toujours à mon avantage.
Bak le gratifia d’un léger sourire.
— Crois-tu qu’une personne de ton entourage se soit ingérée dans la politique du Hatti ?
— Je ne peux imaginer que l’un d’entre nous – ou que quiconque, à cet égard – ait voulu attiser les dissensions dans ce pays misérable. La famille royale et la noblesse s’y emploient bien assez ! Il faudrait être fou pour se mêler de la politique d’une nation où la peine de mort est banale, et où, très souvent, la famille et les amis du condamné périssent avec lui.
Bak trouva Netermosé sur le toit du bâtiment principal, à l’ombre d’un solide auvent. Un écran d’arbres buissonnants dissimulait en partie plusieurs petits greniers et un abri où l’on rangeait un métier à tisser, des meules, un brasero et des gargoulettes. D’autres arbres en pots s’alignaient au bord du toit, face au fleuve. Des nattes de jonc tapissaient le sol, sous l’auvent, et l’on avait disposé d’épais coussins en cercle. Là, le secrétaire examinait des rangées de colonnes sur un rouleau de papyrus. Quatre chiots au pelage raide et moucheté jouaient autour de lui.
— Je connaissais bien Marouwa, dit Netermosé en invitant Bak à s’asseoir sur un coussin. Quand Pentou nous a appris sa mort… Eh bien, pour tout te dire, j’ai eu le sentiment de perdre un ami.
Bak ne fut pas surpris par cet aveu. Il avait lu l’émotion sur son visage quand le gouverneur leur avait annoncé la nouvelle.
— Je ne suis guère un homme d’action, lieutenant, mais si tu as besoin de mon aide pour arrêter son meurtrier, je te l’accorderai dans toute la mesure de mes moyens.
À nouveau, le policier fut frappé par l’âge avancé de cet homme et se demanda quelles circonstances de la vie l’avaient soumis à la volonté de Pentou.
— Pour le moment, je n’ai besoin que d’informations. Quand aviez-vous lié connaissance ?
— Lors de notre premier séjour à Hattousas. Il venait pour un laissez-passer.
Netermosé roula le papyrus, le posa près de son coussin et offrit à Bak une cruche de bière.
— Quand il apprit que j’avais grandi dans le domaine familial de Pentou et que la compagnie des animaux me manquait beaucoup, il m’invita à son écurie, pour admirer les chevaux qu’il comptait amener à Kemet. L’invitation était permanente, aussi m’y rendais-je souvent. Je le voyais presque tous les jours, lorsqu’il séjournait à Hattousas.
Donc, Netermosé devait être issu d’une lignée de domestiques depuis longtemps dans la famille de Pentou. Enfants, le gouverneur et lui avaient sans doute joué ensemble, appris à lire et à écrire en grandissant, l’un restant le maître, l’autre le serviteur.
— Il gardait les chevaux dans la capitale, et non chez lui, à Nesa ?
Un chiot gémit et tenta d’échapper à un frère plus robuste, qui lui mordillait l’oreille. Netermosé les sépara avec douceur.
— Personne ne t’a expliqué comment il organisait ses affaires ?
— Je supposais qu’il réunissait des chevaux venus de tout le Hatti dans l’écurie de sa maison, où des hommes de confiance s’occupaient d’eux en son absence.
— Il préférait réduire les distances pour ménager les animaux, c’est pourquoi il disposait de quatre écuries entre la capitale et la Grande Verte. Les chevaux achetés dans le Nord, il les gardait à Hattousas, ceux du Sud à Nesa. Il possédait une troisième écurie à mi-chemin entre Nesa et la ville portuaire d’Ougarit, où se trouvait la quatrième. Quant à ses hommes de confiance, son épouse a quatre frères. Chacun dirigeait une écurie et veillait sur les chevaux.
« Un arrangement très sensé », approuva Bak à part lui.
— L’as-tu revu, après ton retour à Kemet ?
— Je l’espérais, cependant nos chemins ont suivi des directions différentes. Il savait que nous résidions à This, mais les barges qui transportaient ses chevaux ne s’y arrêtaient jamais. J’imagine qu’il ne pouvait convaincre le capitaine d’en prendre le temps, conclut-il en grattant la tête d’un des chiots.
— Ou bien il craignait d’être indésirable. Après tout, c’est par lui que la révocation de l’ambassadeur était survenue.
D’un air malheureux, Netermosé repoussa avec délicatesse le chiot vers ses frères et posa les mains sur son giron.
— En effet, c’est ce que Pentou nous a dit quand il a appris le motif de son rappel.
— Marouwa avait-il abordé ce problème ?
— Non, et comme je le regrette !
— Qu’aurais-tu fait ?
— J’en aurais avisé Pentou, naturellement !
« En pure perte », songea Bak.
— Qui était le traître, selon toi ?
— Cette histoire n’était qu’un tissu de mensonges.
À l’air résolu de Netermosé, Bak comprit que seul Amon lui-même aurait pu l’ébranler dans sa certitude. Ayant suivi cette piste jusqu’à son terme, il posa une question qu’il avait omise face à Pahourê.
— Pentou, comme tous les gouverneurs de province, doit partager les richesses du pays avec notre souveraine et en consacrer une partie à Amon. Ce prélèvement porte sur le fruit annuel de ses terres, et sur les champs de tous les habitants de sa province. Adresse-t-il aussi au domaine sacré une part sur ce que fabriquent les femmes de sa maison et les ouvriers de ses propriétés ? Des articles de luxe, pour être précis.
Netermosé parut intrigué : il ne pouvait discerner le rapport entre les obligations du gouverneur envers Amon et le meurtre de Marouwa.
— Puisque nous l’exigeons de tous les résidents de la province, nous ne pouvons faire moins.
— As-tu déjà eu l’occasion de rencontrer les prêtres et les scribes qui veillent sur ces objets ?
— Un prêtre de haut rang vient chaque année remercier Pentou de sa générosité, et parfois d’autres l’accompagnent, mais je ne me suis pas intéressé à leurs attributions exactes.
— Je parle en particulier du scribe Ouserhet et du jeune prêtre Meri-amon, qui travaillaient dans l’enceinte sacrée.
Une fois de plus, il décrivit les deux hommes.
— Il se peut qu’ils soient venus, mais je ne suis pas très observateur. À mes yeux, tous les prêtres se ressemblent. Pourquoi me poses-tu cette question, lieutenant ? demanda Netermosé, perplexe.
Bak jeta un coup d’œil vers Rê, dont la barque avait parcouru au moins les deux tiers de son trajet dans l’azur. Il était si absorbé par sa tâche, jusqu’à présent infructueuse, qu’il avait laissé passer le repas de midi.
— Et un marchand hittite nommé Zouwapi ? Le connaîtrais-tu ?
Le secrétaire fronça les sourcils, creusant encore les rides qui marquaient son front, ses paupières et les commissures de ses lèvres.
— J’ai peut-être entendu ce nom, mais dans quelles circonstances ? Je ne vois pas.
— Quand vous viviez à Hattousas, Pahourê se fournissait auprès de lui pour les dames de ta maison. Des objets de Kemet, difficiles à trouver au Hatti.
Haussant les épaules, Netermosé attira un chiot et lui chatouilla le ventre.
— Je savais qu’il satisfaisait leur désir d’articles coûteux et rares à Hattousas, mais je n’ai aucun souvenir de celui qui les lui procurait.
— La situation politique au Hatti est toujours précaire.
Sitepehou chassa une petite abeille d’une coupe de raisins noirs, sur la table basse près de lui.
— Les rois viennent et disparaissent en une succession régulière, le père et les frères étant assassinés pour supprimer les prétendants. Seuls les plus aptes à survivre s’accrochent au pouvoir.
— Pas un lieu de séjour des plus plaisants, commenta Bak.
Après avoir convaincu le cuisinier de lui donner une miche de pain et un bol de ragoût de mouton froid, il s’était mis en quête du prêtre. Ils s’étaient installés sous le portique au sommet de la dépendance, pensant y trouver un peu de fraîcheur dans la chaleur brûlante de ce milieu d’après-midi.
— Le pays lui-même est des plus agréables une grande partie de l’année. Oh ! Il n’est pas facile de s’accoutumer à la saison froide, précisa le prêtre en souriant, surtout quand la neige recouvre le sol, mais le reste du temps il y fait bon vivre. Les montagnes sont d’une hauteur vertigineuse. La plaine, au sud-est d’Hattousas, s’étend à perte de vue, bien au-delà de l’horizon lointain – et sans la moindre dune de sable ! L’eau abonde, tombant des cieux en quantité suffisante pour fructifier la terre. Des arbres magnifiques, des fleurs superbes, une population généreuse et souriante qui se bat pour survivre malgré des lois cruelles, des divinités impitoyables et des rois impuissants.
Bak rompit un morceau de croûte pour le tremper dans le ragoût, qui avait une saveur prononcée d’oignon, de céleri et de poivre.
— Tes louanges excèdent tes critiques, Sitepehou.
— J’ai regretté de partir, confia le prêtre avec tristesse. J’aurais beaucoup aimé aider ces gens au bon cœur, pourtant, je ne pouvais rien pour eux.
Bak considéra avec un regain d’intérêt ce prêtre au corps musclé, à l’épaule marquée d’une cicatrice… Mû par ces sentiments, il avait pu, avec les meilleures intentions du monde, vouloir agir sur la politique du pays.
— As-tu été surpris par le rappel de Pentou ?
— Surpris à la nouvelle de ce retour précipité, outré quand j’en ai su la raison, et stupéfié par l’accusation.
— Tu n’avais pas idée que l’un des vôtres portait au Hatti un intérêt plus que superficiel ?
— Non. Si là-bas je vivais auprès d’un traître, cela continue aujourd’hui, expliqua Sitepehou avec un sourire désenchanté. Chaque homme et chaque femme qui résidait avec Pentou à Hattousas vit encore chez lui ici.
— Toi aussi ? s’étonna Bak.
Sitepehou inclina la tête.
— Inheret est un dieu modeste. Il a peu de domaines pour assurer sa subsistance, et aucun ne comporte de lieu d’habitation. Mes devoirs envers lui ne sont guère contraignants. Mon épouse est morte de la fièvre il y a deux ans. Pentou m’offre un toit sous lequel mon fils et moi pouvons vivre à notre aise ; en contrepartie, je l’aide à tenir ses comptes.
Bak comprenait. Alors que les offrandes affluaient vers Amon et les autres grandes divinités, les dieux inspirant moins de ferveur n’étaient pas aussi bien lotis. Leurs prêtres survivaient rarement grâce à la seule générosité de leurs adorateurs.
— Qui, parmi vous, aurait été le plus susceptible d’interférer dans la politique du Hatti ?
— Je me suis maintes fois posé cette question. Le roi actuel, comme ses prédécesseurs, occupe un trône instable, mais se rallier à lui ou à l’un de ses rivaux serait très téméraire. L’un comme l’autre pourrait disparaître du jour au lendemain, et un troisième prendre sa place.
Bak remercia les dieux de Kemet de ne pas l’avoir fait naître dans le monde périlleux et incertain des Hittites.
— Connaissais-tu Marouwa, le marchand assassiné ?
— De nom, répondit Sitepehou, frottant d’un geste machinal la cicatrice sur son épaule. Netermosé s’était lié avec lui, aussi ils réglaient toujours ensemble les questions administratives, quitte à me transmettre les documents nécessaires le cas échéant.
Un souffle de vent balaya le portique, apportant l’odeur des fleurs. Des pétales s’envolèrent le long du toit. Bak but une gorgée de bière, dotée d’une légère et agréable amertume.
— T’est-il arrivé de rencontrer le marchand Zouwapi ? Il exporte des articles de Kemet vers le Hatti. Les objets habituels : poteries, lin brut, ustensiles… Il fait aussi commerce de produits de luxe tels que les huiles aromatiques et le lin fin.
— Il est sûrement venu me voir pour un laissez-passer afin de voyager sans encombre à Kemet, mais ce document est si banal que je ne m’en souviens pas. Quant aux articles exportés de Kemet, ils ont dû être énumérés sur le manifeste du bateau de transport, préparé et approuvé au point d’origine.
Bak se promit de vérifier le manifeste d’Antef.
— En qualité de grand prêtre d’Inheret, tu dois avoir de fréquents contacts avec le domaine sacré.
— Pas autant que tu le crois, répondit Sitepehou en souriant. J’y présente mes respects lorsque je viens à Ouaset et, dans les rares occasions où un prêtre ou un scribe passe par This, Pentou lui offre son toit, mais c’est à peu près tout.
— Te rappelles-tu si un visiteur a fait halte chez vous ces tout derniers mois ?
— Un scribe de haut rang, voici cinq ou six semaines. Il détenait un document d’Hapouseneb lui-même, exigeant que je lui montre les comptes du domaine d’Inheret. Il a aussi réclamé la liste des offrandes personnelles de Pentou à Amon.
Le cœur battant, Bak n’y pouvait plus tenir.
— Son nom ?…
— Ouser ? Ouaser ? Ouserhet ! Oui, tel était son nom.
Bak en aurait crié de joie. Enfin, il venait de découvrir un lien entre l’inspecteur et Marouwa – sinon direct, du moins par l’intermédiaire de la maison de Pentou.
— Que cherchait-il ?
— Il ne l’a pas stipulé.
Le prêtre, qui avait remarqué l’agitation croissante de Bak, l’observait avec une franche curiosité.
— Il semblait déçu, en partant le lendemain, comme s’il n’avait pu trouver ce qu’il espérait.
— La missive d’Hapouseneb exigeait-elle que tu montres tes comptes à Ouserhet, ou les termes étaient-ils plus vagues, requérant la coopération de tous ceux dont il souhaitait examiner les archives ?
Sitepehou n’eut aucun mal à se rappeler une requête qu’il considérait à juste titre comme importante, puisque issue du grand prêtre lui-même.
— Mon nom n’y figurait pas, ni celui de Pentou. Ouserhet ne se montrait guère prolixe, mais j’ai pu déduire qu’il avait parcouru tout le pays et entendu nombre de prêtres et de fonctionnaires.
— Pentou s’attendait-il à sa visite ?
— Non, et il n’était pas là à l’époque, mais quelqu’un peut l’en avoir informé par la suite, indiqua le prêtre en picorant un grappillon de raisin. Un noble venu du sud de Mennoufer souhaitait se recueillir sur le tombeau d’Osiris, à Abdou. Son rang était tel que seul le gouverneur pouvait l’accompagner.
— Lieutenant, tu ne pourras être reçu ni par dame Taharet ni par dame Meret, dit le serviteur vieillissant d’un air de regret sincère. Elles sont parties bien avant midi pour rendre visite à une amie qu’elles voient fort peu. Je crois qu’elles resteront absentes toute la journée.
Bak avait espéré les questionner avant la nuit. Cependant, il se sentit soulagé d’éviter une entrevue avec Meret. Il voulait croire que c’était une femme intelligente, qui le considérait comme un confident, un ami affligé par la même épreuve qu’elle, mais il craignait qu’elle se soit méprise sur ses intentions.
— Étais-tu à Hattousas avec ton maître lorsqu’il était ambassadeur au royaume hittite ?
— Oui, lieutenant.
— Alors, je dois te poser quelques questions.
Rê avait disparu derrière l’horizon quand Bak quitta enfin la demeure de Pentou. L’ombre s’étendait sur la cité, gagnant les rues et les passages étroits. Des torches illuminaient la cour antérieure d’Ipet-resyt et la partie la plus proche de l’allée processionnelle, où se dressaient encore les baraques érigées le premier jour de la fête. La foule bigarrée et changeante se rassemblait pour une nuit de divertissement. Les badauds passaient d’un spectacle acrobatique à celui d’un illusionniste ou à un scribe écrivant aux défunts pour solliciter la santé, l’amour – ou la perte d’un ennemi.
Bak se frayait un passage dans la multitude, s’arrêtant parfois un instant pour observer les riches produits exotiques que peu de gens pouvaient s’offrir ou des articles plus courants, faits par et pour les pauvres. Il repéra plusieurs de ses Medjai mais se tint à l’écart, ne voulant pas gâter leur plaisir.
À contrecœur, il quitta la foule pour suivre l’allée processionnelle en direction du nord, vers le cantonnement. En s’enfonçant dans les ténèbres, il se repassait le fil de sa journée. Il n’avait rien appris des serviteurs de Pentou, sinon qu’ils détestaient Hattousas et ses murailles de pierre qui ceignaient la cité telle une prison. Quant au gouverneur et à ses proches, nul ne paraissait plus coupable que les autres. Si quelqu’un lui avait menti, Bak n’avait pu le déceler.
Pourquoi l’un d’entre eux aurait-il voulu causer des troubles au Hatti ? Pour détrôner le roi. Mais à quelle fin ? Un profit personnel ? Politique ? Bak n’en avait pas la plus petite idée.
Il tourna dans la ruelle sombre qui le ramènerait auprès de ses Medjai. Un oiseau de nuit siffla derrière lui. Devant, trois hommes débouchèrent en titubant d’une voie perpendiculaire. Ils se mirent à chanter à tue-tête de leurs voix éraillées. Des ivrognes. Pendant qu’ils approchaient, le policier chercha des yeux une porte dans laquelle se rencogner pour s’écarter de leur route. Il préférait éviter une confrontation avec des individus trop soûls pour penser.
Une pierre roula derrière lui. Il tourna la tête, vit deux hommes accourir dans le noir, chacun muni d’un gourdin. Il regarda devant lui et n’en crut pas ses yeux. Les trois ivrognes se taisaient ; leur démarche n’avait plus rien d’hésitant. Eux aussi étaient armés. L’un tenait un bâton, les deux autres des cimeterres.
Bak se rappela l’oiseau de nuit entendu alors qu’il n’y avait pas d’arbre. Un signal, pour avertir les trois hommes de son approche.
La bande l’avait suivi depuis Ipet-resyt – voire de chez Pentou. Dès qu’il était entré dans les ruelles désertes du quartier résidentiel, trois d’entre eux avaient couru afin de lui bloquer la route.
Il était tombé dans leur piège.